JAZZ A JUAN 2011
Du 14 au 24 juillet
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Un peu d'histoire
Si Juan-les-Pins accueille, en 1960, le premier Festival Européen de Jazz, ce n'est pas par hasard. Près de 42 ans avant, dès ses débuts, le jazz y a
débarqué miraculeusement. C'est là qu'est né le mythe mondial du "jazz age" et des Enfants du Jazz.
Tout a commencé, par un vrai conte de fée, en 1923, l'année où Louis Armstrong enregistre à Chicago ses premiers 78 tours avec King Oliver, premiers
Chefs-d'oeuvre du jazz. Cette année-là, un jeune couple d'Américains, beaux et immensément riches, s'installent au Cap d'Antibes où ils se font construire
une belle villa baptisée "America", comme il se doit. Alors débute cette histoire passionnante qui fait d'Antibes un creuset capital de la musique
afro-américaine, mais aussi de l'art et de la culture modernes.
Gerald Murphy est né à Boston en 1888. Son père a fait fortune à New York en y important tout ce qui pouvait séduire la bourgeoisie locale parmi les objets
précieux emblématiques de la culture européenne. En rupture avec ce milieu mercantile, Gérald préfère s'adonner librement à ses deux passions : la musique
et la peinture. A Paris, il est devenu l'ami intime d'Igor Stravinsky, dont il s'efforce d'améliorer les connaissances sur sa musique préférée, celle des
Noirs américains. Stravinsky, dont les oeuvres s'inspirent déjà du jazz naissant, ne le connaît jusque-là que par des partitions ou transcriptions. Gerald
Murphy vient à point pour le lui faire découvrir, ainsi qu'à son ami Jean Cocteau, de façon plus directe en leur faisant partager sa discothèque. Car il a
réuni dans sa maison du Cap d'Antibes la première grande collection des meilleurs 78 tours de blues, de ragtime, de negro spirituals et de jazz.
Incroyable mais vrai : en 1928, dans le port d'Antibes, Gerald Murphy lance son yacht (une goélette de trente mètres !) et lors d'une fête fastueuse il le
baptise Weather Bird, d'après le titre (Weather Bird Rag) du chef-d'oeuvre que viennent tout juste d'enregistrer en duo Louis Armstrong et Earl Hines... et qui
reste, plus de soixante-dix ans après, un des sommets du jazz. Pour mieux exprimer son admiration pour ce qui sera sans doute encore à la fin du prochain
millénaire le modèle idéal de la musique improvisée, Murphy a fait sceller dans la quille de son navire un exemplaire du disque original ! En même temps, cet
amateur éclairé est aussi un peintre remarquable, aux oeuvres aussi rares qu'originales. La vie des Murphy entre le Cap et Juan est conforme à leur
tempérament : à la fois brillante et sans excès. Ils y reçoivent de préférence leurs amis les plus sportifs et amarinés, comme les écrivains John Dos Passos
et Ernest Hemingway.
Les meilleurs sont les plus assidus : Joséphine Baker, Tino Rossi, Charles Trénet, Edith Piaf, Yves Montant (c'est lors des vacances à Juan qu'il découvrit
Saint-Paul), Amalia Rodrigues, Léo Ferré, les Frères Jacques...
En cette deuxième saison, le nouveau casino de Juan accueille pour un soir une troupe de charleston. Enthousiasmés par l'ambiance de cette nuit folle, les
Murphy décident de prolonger leur séjour et organisent une fête privée. Cette soirée va inspirer son roman le plus célèbre, Tendre est la nuit à Scott
Fitzgerald, et la vie des Murphy à Antibes lui servira de modèle pour cet autre chef-d'oeuvre qu'est Les Enfants du Jazz.
Ainsi, c'est au Casino de Juan et au Cap d'Antibes qu'on peut situer la genèse de l'expression "Jazz age" qui, à travers les critiques enthousiastes des
romans de Fitzgerald, commença à désigner outre-Atlantique les années 20, celles qu'ici on préfère appeler "les années folles". Folles, elles l'étaient
sans doute ici plus qu'ailleurs, puisque l'année suivante (1927) les Fitzgerald reviennent et s'installent dans la villa Saint-Louis (devenue par la suite
l'Hôtel Belles-Rives).
En 1928, Gerald Murphy quitte Antibes pour Hollywood où le cinéaste King Vidor l'appelle pour en faire son conseiller sur le tournage d'Hallelujah, premier
film entièrement joué par des Noirs et consacré à leur culture. C'est un témoignage unique, puisqu'il offre les premières images sonores de la musique
afro-américaine.
Mais le jazz à Juan, à cette époque, reste insouciant. Dès 1927, l'Auberge du Pin Doré a accueilli le Blue Lagoon Orchestra, et l'année suivante,
l'inauguration du Pré-Catelan se fait au son du Danny's Jazz Band. En 1932, Juan fête le 250e anniversaire du champagne et pour cet hommage à Dom Pérignon,
le nouveau club Maxim's n'héberge pas moins de trois orchestres : jazz, tango, rumba. Pour les musicologues, c'est un bon indice des styles de danse qui
"marchent" alors et qui ont la faveur du couple Maurice Chevalier/Mistinguett.
Tandis que le petit Claude Bolling fait ses premiers pas sur la plage de Juan-les-Pins, les jazz-bands se succèdent au Casino qui accueille, en 1935,
l'orchestre de Fred Ermelin, avec au piano le virtuose Herman Chittison. La même année, c'est la première fois que Juan accueille un des génies du jazz,
Benny Carter, accompagné du premier grand saxophoniste français Alix Combelle. L'année suivante, au Casino, le big band d'Eddy Foy fait sensation, tandis
que Radio-Méditerranée implante son émetteur sur le plateau Saint-Jean d'Antibes. Désormais, à Juan-les-Pins, le jazz fera toujours partie du paysage.
Premier grand improvisateur du jazz, roi des nuits juanaises, Sidney Bechet vécut avec Antibes une véritable histoire d'amour, au propre comme au figuré.
Son mariage en 1951 fut un évènement national : trois kilomètres de délire et de mascarade "dans les rues d'Antibes", avec entre autres Mistinguett et
Picasso, entourés de l'immense foule célébrant cette fête solaire du jazz et de la Joie de vivre. "Jazz à Juan" lui rend hommage à l'occasion du 50e
anniversaire de sa disparition, tout comme il célèbre en cette année le Picasso de "La joie de vivre" et Claude Nougaro, qui naquit voici quatre-vingt
ans et dont la médiathèque d'Antibes accueille manuscrits et dessins.
Vie, mort, joie de vivre... Autant d'étapes qui jalonnent l'histoire du jazz et racontent l'Histoire. Celle d'une musique qui fut à sa naissance le
prolongement culturel d'une fronde sociale et politique initiée par les premiers bluesmen de la Nouvelle-Orléans, qui n'a cessé depuis de témoigner et
d'accompagner (sinon précéder parfois) les bouleversements et les évolutions de nos sociétés et de notre monde.
"Qui sait où commence et finit le jazz ?", faisait déjà remarquer Duke Ellington. Cette année encore, "Jazz à Juan", à la veille de fêter son 50e
anniversaire, a choisi de rester à l'écoute de cette perpétuelle renaissance, en accueillant une fois encore des artistes qui, tous, témoignent de
l'extraordinaire vitalité d'une musique qui synthétise à merveille enthousiasmes et contradictions du monde qui nous entoure. Tant il est vrai que la
musique, celle de jazz tout particulièrement, s'articule autour de valeurs fondamentales et humanistes universelles qui sont gages de son avenir.
A cette époque, le music-hall et la chanson fournissent le plus gros contingent de célébrités juanaises : dès son ouverture le nouveau casino est devenu la
principale annexe des grandes salles parisiennes, Maurice Chevalier et Mistinguett viennent y abriter leurs amours. Folle de Juan, Mistinguett y ouvrira
d'ailleurs son propre cabaret à la réputation sulfureuse, La Cage à Poules. En 1929, Mayol inaugure au coeur de la pinède le Théâtre de Verdure, en plein
air, qui est bien l'ancêtre de la scène Jazz à Juan. On verra défiler (et souvent séjourner) à Juan la quasi-totalité des vedettes de la chanson.
1960-2010 : 50 ans de Jazz
Fringant doyen des festivals européens, "Jazz à Juan" s'est imposé au fil des décennies comme l'un des lieux légendaires où s'élabore la mémoire du jazz,
mais aussi et surtout où s'affirme son éternel renouvellement.
Et ce depuis les premières éditions qui accueillirent le révolutionnaire Charlie Mingus, venu porter sur les fonds baptismaux le free jazz, un "Genius"
nommé Ray Charles pour son premier concert européen, Miles Davis, créant l'évènement à chacune de ses apparitions, Ella Fitzgerald improvisant un mémorable
duo avec une cigale, John Coltrane et sa désormais mythique interprétation de "Love Supreme" en 1965...
Sans jamais faillir à sa tradition tout à la fois chic, élitiste, populaire, mais aussi éclectique, "Jazz à Juan" aura présenté depuis 1960 tout le jazz,
tous les jazz. Tout le jazz, serait-ce à dire, s'il faut en croire certains, plus vraiment le jazz ? Allez savoir! Cecil Taylor avouait : "On ne sait plus
vraiment aujourd'hui si le jazz est un adjectif ou bien un nom..." Le jazz en fait est un nom qui se décline au fil des tendances et de l'évolution, c'est
pourquoi il existe plus que jamais. Swing, be-bop ou post-be bop, gospel ou roots, soul, funk ou rock, africain, européen ou américain, contemporain ou
"new orleans", noir ou blanc... On ne sait plus et c'est tant mieux ! Sauf pour les jazzophiles "envinylés", les jazz fans empoussiérés de certitudes et
autres jazzmaniaques férus de boîtes à boîtes étiquetées ?
Jazz, reggae, Afrique, Brésil... Les étiquettes en effet swinguent et le public change. Jeune, plus que jamais, à l'affût, curieux, émouvant. Pour lui, et
c'est l'essence même de la popularité d'un genre universel qui ne s'est jamais démentie, le jazz, celui qu'offre depuis cinquante ans la pinède Gould, a
trouvé dans ses différentes expressions une nouvelle et éternelle jeunesse, se libérant des carcans dans lesquels certains ont voulu enfermer -contresens
total- une musique née d'une profonde aspiration à la liberté et à la diversité. Depuis sa naissance, le jazz est nouveau, donc pluraliste. Une prodigieuse
aventure dont Antibes Juan-les- Pins reste le témoin privilégié.
Juan aujourd'hui ? Si le festival fête en 2010 ses cinquante ans, bien des jazzmen qui s'y illustrent ne les ont pas encore : Jamie Cullum, Joshua Redman,
Diana Krall, Avishaï Cohen, Kyle Eastwood, Manu Katché, Melody Gardot... Cette année encore, avec un "Master of Ceremony" qui n'est autre que le jeune et
prestigieux Marcus Miller, "Jazz à Juan" réserve bien des surprises, et des meilleures, n'en doutons pas. L'album de famille n'a pas fini de s'étoffer.
Si, pour reprendre le mot de Jean Cocteau, la lumière du jazz fut longue à nous parvenir, elle brille durablement sous les étoiles et les sunlights de la
pinède Gould. Depuis 50 ans, pour longtemps encore! Et la sempiternelle question "Après la fin du jazz, quoi ?" a trouvé sa réponse : "Du jazz quoi !".