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Si Juan-les-Pins accueille, en 1960, le premier Festival Européen de Jazz, ce n'est pas par hasard. Près de 42 ans avant, dès ses débuts, le jazz y a débarqué miraculeusement. C'est là qu'est né le mythe mondial du «jazz age» et des Enfants du Jazz.
Tout a commencé, par un vrai conte de fée, en 1923, l'année où Louis Armstrong enregistre à Chicago ses premiers 78 tours avec King Oliver, premiers Chefs-d'œuvre du jazz. Cette année-là, un jeune couple d'Américains, beaux et immensément riches, s'installent au Cap d'Antibes où ils se font construire une belle villa baptisée « America », comme il se doit. Alors débute cette histoire passionnante qui fait d'Antibes un creuset capital de la musique afro-américaine, mais aussi de l'art et de la culture modernes.
Gerald Murphy est né à Boston en 1888. Son père a fait fortune à New York en y important tout ce qui pouvait séduire la bourgeoisie locale parmi les objets précieux emblématiques de la culture européenne. En rupture avec ce milieu mercantile, Gérald préfère s'adonner librement à ses deux passions : la musique et la peinture. A Paris, il est devenu l'ami intime d'Igor Stravinsky, dont il s'efforce d'améliorer les connaissances sur sa musique préférée, celle des Noirs américains. Stravinsky, dont les œuvres s'inspirent déjà du jazz naissant, ne le connaît jusque-là que par des partitions ou transcriptions. Gerald Murphy vient à point pour le lui faire découvrir, ainsi qu'à son ami Jean Cocteau, de façon plus directe en leur faisant partager sa discothèque. Car il a réuni dans sa maison du Cap d'Antibes la première grande collection des meilleurs 78 tours de blues, de ragtime, de negro spirituals et de jazz.
Incroyable mais vrai : en 1928, dans le port d'Antibes, Gerald Murphy lance son yacht (une goélette de trente mètres !) et lors d'une fête fastueuse il le baptise Weather Bird, d'après le titre (Weather Bird Rag) du chef-d'œuvre que viennent tout juste d'enregistrer en duo Louis Armstrong et Earl Hines… et qui reste, plus de soixante-dix ans après, un des sommets du jazz. Pour mieux exprimer son admiration pour ce qui sera sans doute encore à la fin du prochain millénaire le modèle idéal de la musique improvisée, Murphy a fait sceller dans la quille de son navire un exemplaire du disque original ! En même temps, cet amateur éclairé est aussi un peintre remarquable, aux œuvres aussi rares qu'originales. La vie des Murphy entre le Cap et Juan est conforme à leur tempérament : à la fois brillante et sans excès. Ils y reçoivent de préférence leurs amis les plus sportifs et amarinés, comme les écrivains John Dos Passos et Ernest Hemingway.
A cette époque, le music-hall et la chanson fournissent le plus gros contingent de célébrités juanaises : dès son ouverture le nouveau casino est devenu la principale annexe des grandes salles parisiennes, Maurice Chevalier et Mistinguett viennent y abriter leurs amours. Folle de Juan, Mistinguett y ouvrira d'ailleurs son propre cabaret à la réputation sulfureuse, La Cage à Poules. En 1929, Mayol inaugure au cœur de la pinède le Théâtre de Verdure, en plein air, qui est bien l'ancêtre de la scène Jazz à Juan. On verra défiler (et souvent séjourner) à Juan la quasi-totalité des vedettes de la chanson.
Les meilleurs sont les plus assidus : Joséphine Baker, Tino Rossi, Charles Trénet, Edith Piaf, Yves Montant (c'est lors des vacances à Juan qu'il découvrit Saint-Paul ), Amalia Rodrigues, Léo Ferré, les Frères Jacques…
En cette deuxième saison, le nouveau casino de Juan accueille pour un soir une troupe de charleston. Enthousiasmés par l'ambiance de cette nuit folle, les Murphy décident de prolonger leur séjour et organisent une fête privée. Cette soirée va inspirer son roman le plus célèbre, Tendre est la nuit à Scott Fitzgerald, et la vie des Murphy à Antibes lui servira de modèle pour cet autre chef-d'œuvre qu'est Les Enfants du Jazz.
Ainsi, c'est au Casino de Juan et au Cap d'Antibes qu'on peut situer la genèse de l'expression « jazz age » qui, à travers les critiques enthousiastes des romans de Fitzgerald, commença à désigner outre-Atlantique les années 20, celles qu'ici on préfère appeler « les années folles ». Folles, elles l'étaient sans doute ici plus qu'ailleurs, puisque l'année suivante (1927) les Fitzgerald reviennent et s'installent dans la villa Saint-Louis (devenue par la suite l'Hôtel Belles-Rives).
En 1928, Gerald Murphy quitte Antibes pour Hollywood où le cinéaste King Vidor l'appelle pour en faire son conseiller sur le tournage d'Hallelujah, premier film entièrement joué par des Noirs et consacré à leur culture. C'est un témoignage unique, puisqu'il offre les premières images sonores de la musique afro-américaine.
Mais le jazz à Juan, à cette époque, reste insouciant. Dès 1927, l'Auberge du Pin Doré a accueilli le Blue Lagoon Orchestra, et l'année suivante, l'inauguration du Pré-Catelan se fait au son du Danny's Jazz Band. En 1932, Juan fête le 250e anniversaire du champagne et pour cet hommage à Dom Pérignon, le nouveau club Maxim's n'héberge pas moins de trois orchestres : jazz, tango, rumba. Pour les musicologues, c'est un bon indice des styles de danse qui «marchent» alors et qui ont la faveur du couple Maurice Chevalier/Mistinguett.
Tandis que le petit Claude Bolling fait ses premiers pas sur la plage de Juan-les-Pins, les jazz-bands se succèdent au Casino qui accueille, en 1935, l'orchestre de Fred Ermelin, avec au piano le virtuose Herman Chittison. La même année, c'est la première fois que Juan accueille un des génies du jazz, Benny Carter, accompagné du premier grand saxophoniste français Alix Combelle. L'année suivante, au Casino, le big band d'Eddy Foy fait sensation, tandis que Radio-Méditerranée implante son émetteur sur le plateau Saint-Jean d'Antibes. Désormais, à Juan-les-Pins, le jazz fera toujours partie du paysage.
L'été prochain, Jazz à Juan fête ses 50 ans. Il s'impose comme l'un de ces lieux légendaires, où s'élabore la mémoire du jazz, mais aussi et surtout, où s'affirme son éternel renouvellement à travers de jeunes prodiges comme Marcus Miller, Wynton Marsalis, Salif Keita, Diana Krall , James Carter ou encore Joshua Redman.
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